La Statue de la Liberté, premier crowdfunding de l’histoire

La Statue de la Liberté, posée sur son îlot désert à l’entrée de la baie de New York, est aujourd’hui l’un des monuments les plus connus au monde, et particulièrement emblématique de la ville. Elle accueillait les immigrants débarquant sur le sol américain, épuisés par la longue traversée, et symbolise cet espoir fou et ces rêves de liberté que tous ces gens portaient en eux.

Et pourtant elle a bien failli ne jamais voir le jour… Son financement aura été plus que mouvementé, et fut sauvé in extremis par le premier crowdfunding de l’histoire !

 

La Statue de la Liberté : d’abord une idée

L’histoire du monument commence en France, en 1865, sous Napoléon III. Lors d’un dîner organisé par des Républicains, un homme politique (Edouard de Laboulaye) propose d’offrir aux Etats-Unis une gigantesque statue pour sceller l’amitié entre les 2 pays. Elle fêtera les 100 ans de l’indépendance américaine (qui date de 1776), mais aussi l’abolition de l’esclavage qui vient d’être votée par le Congrès américain.

L’idée était séduisante. Il se trouve que le sculpteur français Auguste Bartholdi participait aussi à ce dîner. De son côté, il avait un projet qui n’aboutissait pas : construire une statue phare gigantesque, à l’entrée du canal de Suez. Et pourquoi ne pas changer la destination de cette statue-là, pour en faire le symbole américain ?

 

 

C’est décidé ! La statue sera construite et financée par les Français, tandis que les Américains fourniront le lieu, construiront et financeront le socle. Mais, pour des raisons politiques et économiques, le projet demeure à l’état d’idée pendant une dizaine d’années…

 

Une gigantesque collecte de fonds commence

Finalement, à partir de 1875, le contexte change. Un comité est créé pour soutenir le projet. C’est l’Union Franco-Américaine. Elle lance la première levée de fonds pour 1 million de francs. Le montant est à l’époque, aussi colossal que les proportions prévues du monument, avec ses 83 mètres de haut. Le comité expérimente alors divers moyens de collectes de fonds, de ceux que l’on utilise toujours aujourd’hui :

  • relations presse : peu de retours…
  • dîner de gala : en novembre 1875, Edouard de Laboulaye réussit son « pitch » et enflamme son auditoire. Du coup, 20% de la somme attendue seront levés dans cette seule soirée ! C’est un succès inattendu. De plus, il génère de nombreuses retombées dans les journaux de l’époque cette fois
  • concert à l’opéra : flop total !

La dynamique est lancée pourtant, et le chantier commence. Cette première levée de fonds permet de fabriquer 3 éléments tangibles de la statue : sa tête, son bras et la torche. Mais il n’y a hélas plus d’argent dans les caisses… Or nous sommes déjà en 1876, date à laquelle le monument aurait du être offert.

 

Une relance du projet à l’Exposition de Philadelphie

C’est alors que Bartholdi décide de participer à la grande Exposition du Centenaire de l’Indépendance Américaine à Philadelphie. Il y présente la main avec la torche pour montrer que son travail avance et que la Statue de la Liberté prend forme…

statue de la liberté - bras

Mais l’exposition est surtout l’opportunité de relancer le financement du monument et de son socle. En effet, sa présentation est accompagnée de la vente d’objets que l’on appellerait aujourd’hui « produits dérivés », et de nombreuses photographies. Rappelons qu’à l’époque ce médium est tout récent et rare.

Le succès rencontré lors de l’Exposition est très important. 10 millions de visiteurs sont venus visiter l’ébauche de la Statue de la Liberté, c’est un chiffre phénoménal. En 1876, cela représente 20% de la population soit 1 américain sur 5 ! Et bien sûr, cela permet de concrétiser le cadeau des Français dans l’esprit des Américains, mais aussi de contribuer à son financement par le dispositif de vente de souvenirs associés à la statue.

 

Quid du financement pour le socle ?

Cet accueil populaire enthousiaste masque pourtant une bien plus profonde réticence des élites américaines vis-à-vis de ce que représente la Statue de La liberté. En 1877, le Congrès accepte le principe de recevoir en cadeau la statue, mais annule la dotation prévue pour le socle. Il ne s’engage qu’à participer aux frais d’inauguration et d’entretien, en tant que monument et phare.

Le financement du socle piétine alors pour diverses raisons, qui témoignent des différences culturelles entre les 2 pays :

  • Un don ne peut être désintéressé : les Français vont bien finir par demander quelque chose en échange… La philanthropie n’existe que peu alors. Une personne riche ne voit donc aucune raison de donner son argent.
  • La liberté telle que la vivent les Français fait peur vue du côté américain : barricades, émeutes, violences, armes… La Révolution Française n’a pas un siècle d’âge, l’insurrection de la Commune de Paris est encore toute fraîche.
  • La statue ne représente personne (ni héros ni chef connu) ; elle est déjà vue comme une idole païenne.
  • L’esthétique de la Statue de la Liberté n’est pas du goût de tous. Et sa taille fait peur. Ce sera la plus grande statue du monde. Ne va-t-elle pas gâcher le paysage de la baie ? Et puis pourquoi payer pour le socle si l’on n’est pas lié à la ville de New York ?
  • La communauté prussienne est plus importante que la communauté française à New York à l’époque. Or on sort tout juste de la guerre franco-prussienne de 1870…

 

Un financement innovant du côté français

Pendant ce temps, la construction du monument se poursuit en France, et Gustave Eiffel a d’ailleurs rejoint le projet, pour la structure en métal. S’inspirant du succès populaire de l’Exposition de Philadelphie, Bartholdi innove pour communiquer autour du projet et récolter de l’argent grâce à de nombreuses idées :

statue de la liberté - tête

  • participation à l’exposition universelle de Paris en 1878 : les visiteurs peuvent monter dans la tête de la Statue de la Liberté. Il leur en coûtera 5 centimes et un escalier de 43 mètres à monter.
  • ventes d’images et de cartes postales
  • visite des ateliers Gaget-Gauthier, à la plaine Monceau dans le 17è, où se construit la statue. Le Figaro de l’époque rapporte qu’il y a en moyenne 500 visiteurs par jour de semaine et une pointe de 1.700 visiteurs le dimanche.
  • visionnage en diorama de la statue de la liberté telle qu’elle sera dans le paysage new yorkais. C’est une innovation révolutionnaire qu’utilise à nouveau Bartholdi. Le cinéma n’existe pas alors, et ce diorama est un peu l’équivalent d’une présentation en réalité virtuelle aujourd’hui. De nombreux curieux sont prêts à débourser pour cette nouvelle expérience.
  • lancement d’une grande loterie nationale pour compléter la collecte.

 

statue de la liberté - exemple diorama

Exemple de diorama : Renards au Muséum Senckenberg, Francfort-sur-le-Main

 

Et, en 1880, la levée de fonds est enfin bouclée ! Au total, ce sont environ 120.000 particuliers, 180 villes et villages, des entreprises et des administrations publiques qui auront financé la totalité de la Statue de la Liberté.

La statue est alors montée et assemblée de 1881 à 1884. Elle sera ensuite démontée en 350 pièces pour traverser l’Atlantique. Mais le socle n’est toujours pas financé !

Entre-temps, une petite réplique (la plus connue) est construite, elle orne depuis 1889 l’Ile aux Cerfs à Paris, au pied du pont de Grenelle. Savez-vous qu’il y en a d’autres à Paris ?

 

statue de la liberté - réplique Paris

 

Côté US, le socle du monument est financé par la foule

Si, aux Etats-Unis, le lieu et l’architecte du socle ont été choisis, rien n’est encore construit alors que la statue va arriver. Les entreprises n’ont pas voulu donner d’argent, car leur nom n’apparaîtra pas comme donateurs officiels. Les milliardaires ne veulent pas y participer. Et la presse américaine traditionnelle n’y est guère plus favorable.

Mais de nouveaux types de journaux apparaissent. Beaucoup moins chers, ils ne coûtent qu’un sou, donnant l’accès aux informations à tous. Un peu comme l’internet aujourd’hui, c’est une vraie révolution. Joseph Pulitzer, fondateur d’un de ces nouveaux journaux, The New York World, apprend les difficultés de financement du socle. C’est alors qu’il propose à Bartholdi de lancer une campagne de « financement par la foule ». Le crowdfunding est officiellement né, avec cette opération dénommée le « pedestial fund ».

L’appel au don est lancé dans les colonnes du journal. Les premiers dollars arrivent… Pulitzer publie le nom de TOUS les donateurs y compris pour les dons les plus modestes, mettant soigneusement en avant leur investissement par rapport à leur revenu. Vexé, le comité officiel américain pour le financement du socle tente à nouveau de convaincre les milliardaires. Mais toujours sans succès !

Le crowdfunding reprend de plus belle avec des articles énergiques et engagés de Pulitzer. Grâce à lui, le financement américain est rapidement bouclé, quasiment exclusivement payé par des personnes à faibles revenus. La statue attend patiemment dans ses caisses, tandis que la construction du socle peut enfin commencer ! Et ce n’est que le 28 octobre 1886 qu’elle sera officiellement inaugurée par le président Grover Cleveland, soit 10 ans après l’anniversaire qu’elle était censé représenter.

 

Une bien belle histoire dont peut s’inspirer aujourd’hui le crowdfunding ou financement participatif pour les start-up ou projets en tout genre. Et pour ne rien louper de nos billets, suivez-nous sur notre page Facebook ou sur notre compte Twitter.

 

Pour en savoir davantage sur les aspects techniques et la construction du monument, nous vous conseillons de consulter le Carnet explicatif que lui a consacré le Musée des Arts et Métiers.

 

Laisser un commentaire